Couverture du livre Spin, de Robert Charles Wilson

J'ai dĂ©couvert ce livre complĂštement par hasard en tombant sur une liste de chefs-d'Ɠuvre modernes de la science-fiction. Pourtant, rien de confidentiel, cet ouvrage a remportĂ© le Prix Hugo en 2006 et le Grand Prix de l'Imaginaire du meilleur roman Ă©tranger 2007. Il a Ă©tĂ© publiĂ© il y a 20 ans, et quelle bonne surprise !

L'histoire

Du jour au lendemain, la Terre est enveloppée dans une bulle de dilatation temporelle. Les fusées envoyées à travers l'atmosphÚre révÚlent qu'en dehors de cette enveloppe, pour chaque heure passée sur Terre, l'univers vieillit de milliers d'années. Les plus grands esprits scientifiques en déduisent rapidement que le Soleil mourra dans 50 ans.

Qu’est-ce que cela signifie pour la technologie, la sociĂ©tĂ© et la volontĂ© de vivre des humains ? Qui est Ă  l'origine de ce phĂ©nomĂšne ? Qui sont ces HypothĂ©tiques ?

On entre dans le vif du sujet avec une phrase qui fige le lecteur :

J'avais douze ans, et les jumeaux treize, la nuit oĂč les Ă©toiles ont disparu dans le ciel.

C'est aussi l'histoire douce-amĂšre d'une relation Ă  trois. Une belle histoire d'amour et d'amitiĂ© indĂ©fectible entre 3 ĂȘtres de classe et de sensibilitĂ©s diffĂ©rentes, alors que tout autour pousse au dĂ©sespoir.

« C’est plus important que tes problĂšmes avec ma sƓur. » Il Ă©tait sĂ©rieux comme un pape. « Et je sais l’importance qu’elle a pour toi. — Elle n’a aucune importance pour moi. — Ce ne serait pas vrai mĂȘme si vous n’étiez qu’amis.

Le livre est narrĂ© de deux Ă©poques diffĂ©rentes : le prĂ©sent (en 4 x 109 aprĂšs JC) et le passĂ© depuis ce qui semble ĂȘtre les annĂ©es 70 ou 80.

Face Ă  l'impuissance de la fin du monde, l'auteur invite Ă  la rĂ©flexion sur les comportements humains : l'arrivĂ©e de nouvelles religions, les suicides de masse, le contrĂŽle du pouvoir par les États‑Unis d’AmĂ©rique dans un monde qui se sent perdu.

On y parle aussi de Mars (avec l'une des idées les plus malignes du livre), de traitements bio-ingéniérées et de passage vers des mondes lointains...

Personnages

  • Jason Lawton : le gĂ©nie scientifique qui se sent investi d'un but ultime, curieux, destinĂ© Ă  de grandes choses. Pendant longtemps dans l'ombre pesante de son pĂšre, jusqu'Ă  entrer en conflit avec lui. Il est tragiquement victime d'une maladie mystĂ©rieuse (la SEPA, maladie inventĂ©e mĂȘme si des choses en commun avec la sclĂ©rose en plaques). Mourant puis ressuscitĂ©, il finit tuĂ© par son obsession :

C’était comme s’il avait levĂ© le bras et touchĂ© les Ă©toiles. Et les Ă©toiles avaient rĂ©agi en le touchant aussi. Les Ă©toiles l’assassinaient. Mais il mourait en Ă©tat de grĂące.

  • Diane Lawton : jumelle de Jason, caractĂšre diffĂ©rent qui se tourne vers la religion (et le fanatisme) Ă  la suite du Spin.

  • Tyler Dupree : ami des jumeaux, amoureux de Diane, il devient le mĂ©decin personnel de Jason. Raisonnable, dĂ©tachĂ© Ă  l'extrĂȘme, ami fidĂšle et amoureux transi de Diane. C'est lui qui raconte l'histoire.

Peut-ĂȘtre n’existait-il rien d’autre auquel je puisse m’agripper. Et peut-ĂȘtre n’y avait-il pas forcĂ©ment de mal Ă  cela. Si Molly avait raison, il nous avait fallu, Ă  tous, nous agripper Ă  quelque chose ou nous retrouver perdus. Diane s’était agrippĂ©e Ă  la foi, Jason Ă  la science. Et moi Ă  Diane et Jason.

  • Carol : la mĂšre des jumeaux, ancienne mĂ©decin, alcoolique pendant 30 ans, qui retrouve l'amour pour ses enfants au pire des moments.

  • Wun Ngo Wen : l'Ă©nigmatique Ă©missaire martien.

  • Molly : la compagne de Tyler pendant quelques temps, qui finit par le trahir, pour pouvoir mourir dans le luxe.

Un Ă©tat de stress prĂ©traumatique, je crois que tu as appelĂ© ça ? Une gĂ©nĂ©ration d’excentriques. VoilĂ  pourquoi, tous, on couche facilement, on est divorcĂ©s, hyper-religieux, dĂ©pressifs, maniaques ou dĂ©passionnĂ©s. On a tous une excellente excuse pour mal se comporter, y compris moi, et s’il te faut ĂȘtre ce roc de serviabilitĂ© soigneusement prĂ©mĂ©ditĂ©e pour arriver Ă  dormir la nuit, d’accord, je comprends.

Mon avis

C'est une histoire qui se découvre avec patience : l'auteur dévoile son intrigue par petits bouts. Jamais je n'ai été frustré ou impatient, tellement j'ai trouvé ça passionnant et bien amené.

Il contient des réflexions touchantes et acérées sur comment notre espÚce réagirait à un événement impossible à expliquer, mais aussi quelques phrases glaçantes :

Sans le Spin, on serait tous en train de mourir de faim ? — Mais les gens meurent de faim. Ils meurent de faim parce qu’on ne peut pas assurer Ă  sept milliards d’habitants une prospĂ©ritĂ© de style nord-amĂ©ricain sans dĂ©pouiller la planĂšte de ses ressources. Les chiffres sont implacables. Oui, c’est vrai. Si le Spin ne nous tue pas, nous connaĂźtrons tĂŽt ou tard une rĂ©gression globale de la population humaine.

J'y ai trouvé un énorme écho avec notre situation actuelle, et la catastrophe écologique qui s'annonce, qui est ignorée et que ressentent certaines personnes trÚs durement au fond d'elles.

Spin fait partie d'une trilogie, l'auteur ayant apparemment encore quelques choses Ă  dire sur cet univers Ă  la fin du roman. Les deux tomes suivants : Axis et Vortex sont vus comme un peu moins bons (mĂȘme l'auteur en convient).

Par le hasard des choses, j'ai fini le livre juste aprÚs avoir fini la série Pluribus, et comme dans la série, ici un organisme extraterrestre décide pour nous comment nous sauver.

J'ai trouvĂ© le livre trĂšs bien Ă©crit et trĂšs bien traduit par Gilles Coullet. Globalement j'ai Ă©tĂ© surpris par la justesse avec laquelle l'auteur capture les rapports humains, ses rĂ©flexions sur notre humanitĂ© et notre planĂšte et en mĂȘme temps la puissance et la crĂ©ativitĂ© de ses idĂ©es de science-fiction.

C'est ce mélange qui rend ce roman absolument unique.


⭐⭐⭐⭐ Un excellent roman de SF, fort et touchant, qui mérite sa place dans les rayon des classiques.


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