
Parmi les grands romans américains du XIXe siècle, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (de 1884) occupe une place à part. Pas de chance, ma connaissance du texte s'arrête au dessin animé Tom Sawyer des années 80. Pas grave, après avoir adoré l'humour satirique de Châtiment de Percival Everett, je me suis plongé dans James.
Dans le roman de Twain, Jim, l'esclave en fuite qui accompagne Huck sur le Mississippi, n'est qu'un personnage secondaire. Dans James, Percival Everett lui rend le premier rôle.
L'histoire
Jim est un esclave dans le Sud des États-Unis mais aussi un homme instruit, qui sait lire et écrire et qui a même lu en cachette Candide de Voltaire. Face aux Blancs, il dissimule ses capacités et joue le rôle de l'esclave docile que ses maîtres attendent de lui.
– Il n’y a pas de dieu, mon enfant. Il y a la religion mais leur dieu n’existe pas. Leur religion leur dit que nous aurons notre récompense à la fin. Cependant, elle ne dit rien de leur punition, apparemment.
Mais Jim s'enfuit lorsqu'il apprend qu'il va être vendu et donc séparé de sa femme et de sa fille. Il croise Huckleberry Finn, qui a décidé de faire croire à sa mort pour échapper aux mauvais traitements de son père. Ensemble, ils descendent le Mississippi, dans un voyage riche en rencontres et en dangers.
Mon avis
Le roman est évidemment une réflexion sur la liberté. Celle de Jim/James ne tient pas à sa situation, qui reste celle d'un esclave, mais à sa pensée. Il est libre dans sa tête, cette liberté passant par la maîtrise du langage et la capacité à dissimuler sa pensée pour survivre.
Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux être en cavale avec nous ? Tu veux te faire passer pour un esclave ? Je peux te dire que tu ne veux pas de ça. Personne ne veut de ça. Il n’y a pas d’aventure là-dedans, Huck.
Everett travaille d'ailleurs beaucoup la langue dans le roman. Les esclaves parlent entre eux de manière normale, tandis que le langage qu'ils adoptent face aux Blancs est une forme de théâtre. Cette double parole constitue l'un des ressorts les plus importants du roman. Les premières pages sont presque choquantes, tant l'argot des esclaves sonne raciste et caricatural en 2026. Mais ce décalage crée un comique de quiproquo : il arrive que James oublie de parler comme un esclave et se trahisse, au grand désarroi des Blancs autour de lui.
Les enfants déclarèrent en chœur : « Et mieux ils se sentent, plus on est tranquilles.
– Février, traduis ça.
– Plus bien ils se sentent eux, plus t’anquilles on est nous.
– Joli.
La violence, elle, est présente dans toute la brutalité qu'on imagine dans un Sud esclavagiste : les brimades et les punitions corporelles infligées aux esclaves sont décrites sans détour. Le roman met en scène les mensonges et la cruauté de la société esclavagiste, sans fards.
Jusqu'à la fin, jubilatoire et violent comme un Django Unchained.
« Je suis l’ange de la mort, venu rendre justice dans la nuit, dis-je. Je suis un signe. Je suis ton avenir. Je suis James.» Je basculai le chien de mon arme en arrière.
Ce court roman se dévore. James allie ironie, intelligence et gravité et confirme tout le plaisir que j'ai à lire cet auteur.
⭐⭐⭐⭐ Un très bon livre, intelligent et passionnant.
Liens
- A voir: Le film American Fiction (2023), adapté par Cord Jefferson du roman Erasure (2001) de Percival Everett.
-
Émission « Le point de vue de l'esclave : rencontre avec Percival Everett », France Culture